dimanche 23 juillet 2017

Je suis enfermé en prison pour ce en quoi je crois



« Je voulais seulement que vous sachiez que je suis enfermé en prison pour ce en quoi je crois, pour les idées que je voulais réaliser, au nom desquelles je me suis battu et il serait bon qu’en Allemagne personne n’ait la moindre illusion sur la situation qui règne de l’autre côté de l’Odra et de la Nysa » écrit Mateusz Piskorski dans une lettre du 9 juin 2017 traduite en français par Bruno Drweski et publiée le 17 juillet 2017 dans un article à lire ci-dessous.
 
Bonne lecture

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M. le président, je vous fais une lettre de Pologne. Que vous lirez peut-être…

Par Bruno Drweski, le 17 juillet 2017 – Source Librairie Tropiques


Bruno Drweski nous transmet une lettre digne d’intérêt.

Je vous envoie ci-joint la lettre traduite en français du polonais d’un ami polonais, Mateusz Piskorski, qui est en prison à Varsovie pour des raisons politiques depuis le printemps 2016. Il a été arrêté mais n’a toujours pas reçu d’acte d’accusation. Au début, le pouvoir de Varsovie l’a accusé dans les médias pour des liens supposés avec la Russie, puis la Chine, puis… l’Irak (en fait, on pense qu’il s’agissait de l’Iran, mais les incultes au pouvoir à Varsovie ne font sans doute pas la différence entre ces eux pays)… et la suite, vous pourrez la lire dans ces lettres plus bas.
 
Pendant un an, il a été emprisonné sous le coup de l’injonction du procureur et, au bout d’un an, il y a quelques semaines, après avoir été copieusement battu et envoyé à l’hôpital, c’est le juge qui a prolongé sa détention. Au début tout contact avec lui, que ce soit sa famille, ses amis ou ses avocats était interdit. Aucun courrier non plus. Il n’a lui-même pu intervenir qu’une seule fois en plus d’un an pour se défendre devant le procureur dans une session à huis clos. Maintenant, depuis son arrestation sous contrôle judiciaire et non plus du procureur, il peut écrire et lire mais ses droits de visite restent très limités. et évidemment aucun procès public n’est prévu.

On le réprime en fait parce qu’il dénonce l’OTAN et la politique de l’Ukraine, et qu’il prône un rapprochement avec la Russie et a développé un réseau de contacts dans l’ex-URSS avec des journalistes, des militants, etc. et créé en Pologne un petit parti de gauche (« Zmiana » – Changement) soutenant cette orientation. Il condamne par ailleurs la guerre visant la Syrie et il s’était rendu à Tripoli en 2011 lors de l’attaque de l’OTAN contre ce pays. Il enseigne la science politique à l’université, a créé un centre de recherche et un site en ligne d’études géopolitiques (geopolityka.org) qui a organisé plusieurs conférences internationales et il a publié plusieurs livres en version papier (dont certains avec ma participation).

Il est dénoncé par l’extrême droite fascisante pour ses positions anti-Maïdan et « pro-russes » ; par les libéraux pour ses positions anticapitalistes et anti-OTAN ; mais il est souvent mal vu aussi des milieux de la gauche « modérée » ou même « radicale » mais pro-OTAN et pro-UE ; pour ses positions anti-OTAN et le fait qu’il participe à des activités dans plusieurs pays où l’on trouve des personnes accusées d’être d’extrême droite. Comme vous le savez on peut être ouvertement nazi et cela ne pose aucun problème si c’est en faveur de l’OTAN, ce que l’Ukraine et les pays baltes en particulier démontrent quasi-quotidiennement, mais si on est contre on est forcément « rouge-brun ». Comme en 1989, alors qu’il sortait du lycée et qu’il était encore très jeune, il a adhéré à une association nationaliste anti-occidentale, anti-chrétienne, slavophile et néo-païenne, alors on ressort cela pour l’accuser d’être issu de l’extrême-droite, alors même que ses anciens copains le menacent de mort depuis 10 ans pour avoir « trahi ». En 1989, la gauche n’existait plus et il était difficile pour un jeune sortant de l’adolescence qui ne voulait pas voir son pays tomber dans le capitalisme et la soumission à l’impérialisme allemand, de trouver tout de suite autre chose que la « slavophilie ». Il est aussi quelqu’un de relativement connu car il a été député et porte-parole d’un homme politique polonais décrété populiste et qu’on a retrouvé « suicidé » dans des conditions toujours pas élucidées.

Bref, je vous écris cette lettre d’abord pour que vous ayez connaissance de ces faits qui se déroulent au sein de « la famille démocratique européenne » et pour vous demander de relayer l’information et aussi, dans la mesure du possible, de lui écrire des lettres (en polonais, russe, allemand ou anglais) et de lui envoyer des livres et publications pour éviter qu’il ne craque entre quatre murs à l’isolement total où il se trouve. L’adresse figure au début de la première lettre que j’ai traduite. Celle-là est adressée à un ami et camarade allemand d’origine polonaise militant à Die Linke. La seconde vient d’un des dirigeants du Parti communiste autrichien, section Styrie (la plus puissante et la plus à gauche des sections du KPÖ). Je l’ai laissée en anglais. Tous les deux sont d’accord pour qu’on la diffuse (sans les parties plus privées).
Sachez bien sûr aussi que, à côté du cas Piskorski, qui est le plus aigu, l’actuel pouvoir en Pologne mène plusieurs autres actions antidémocratiques :

– Plusieurs activités récurrentes anti-syndicales,

– Un procès contre trois militants du Parti communiste de Pologne accusés de promouvoir les idées « totalitaires »,

– Une enquête visant à délégaliser le Parti communiste polonais sous prétexte de développer une idéologie anti-démocratique,

– L’introduction d’une loi qui oblige toutes les communes de Pologne à changer les noms de lieux consacrés à l’armée soviétique, aux militants communistes polonais et qui, dans son application, vise souvent également le souvenir de nombreux syndicalistes, militants ou combattants de la résistance ou du XIXè siècle qui étaient de gauche, sans forcément être communistes,

– La destruction systématique de tous les monuments commémorant l’armée soviétique (600 000 soldats soviétiques sont morts sur le sol polonais entre 1944 et 1945). Une partie de ces monuments devrait être rassemblée selon les informations en cours dans un ancien abri souterrain anti-atomique qui sera transformé en « musée du totalitarisme »… Dont on peut subodorer le caractère de propagande des horreurs.

… Elle est pas belle l’Europe ?

Voilà l’ambiance générale. Je vous demande donc de diffuser cette information et de réagir chacun à la manière que vous pourrez. L’essentiel est de lui écrire et d’envoyer de la littérature. On essaie par ailleurs d’agir sur le terrain juridique. Mais toute bonne volonté dans ce sens, sera la bienvenue.

Il ne s’agit pas ici des opinions politiques de Mateusz, avec lesquelles je ne suis d’ailleurs pas toujours d’accord sur tout, mais du fait qu’on ne peut pas tolérer que quelqu’un soit indéfiniment sous les verrous sans acte d’accusation et sans procès public. Et qu’il n’ai lui-même pas la plupart du temps le droit de parole lors des sessions à huis clos !
Salut et Fraternité

Bruno Drweski

PS : On dit aussi qu’il a été arrêté car il a trouvé des documents compromettants sur l’actuel ministre polonais de la guerre, un ultra parmi les ultras, et qui devait paraître dans un livre qui devait sortir quelques jours avant son… arrestation.

Mateusz Piskorski
Areszt Sledczy Warszawa-Sluzewiec (Maison d’arrêt pour enquête)
ul. Klobucka 5
02-699 Warszawa
Pologne   

                                                                  
Pologne Varsovie, le 9/6/2017

Cher Piotr, Chère Monika,

Je vous remercie beaucoup pour votre lettre et le très intéressant livre sur le procès de Georges Dimitrov. Je vous écris en polonais pour que la lettre passe plus vite la censure du procureur.
(…)

Je vous remercie énormément pour votre appui et votre soutien. C’est dans des situations comme la mienne que l’on peut découvrir ses vrais amis et camarades. C’est pour moi très important que je les aie trouvés en vous. Depuis plus d’un an, comme vous le savez, je suis un prisonnier politique. Ils me tiennent en prison sur la base d’accusations qui ne constituent pas en Pologne un délit. J’aurais participé à la « guerre de l’information visant à exercer une influence sur l’opinion de la société », organisé une mission d’observateurs lors du référendum en Crimée en 2014, j’aurais organisé l’action visant à « dévaster » le monument à Bandera en Ukraine, etc. Ces accusations proviennent de la coopération entre l’Agence de sécurité intérieure polonaise (ABW) avec la CIA, le service de sécurité ukrainien et les services d’espionnage fascisant des États baltes. Ils m’accusent d’avoir voulu organiser une manifestation contre l’OTAN à Varsovie. Ils soutiennent que toute personne qui a des contacts en Russie doit être un espion, et ils parlent d’ailleurs des Russes en utilisant des épithètes méprisants à leur égard (…). Ils sont remplis de haine. Le 25 avril, j’ai été battu par un fonctionnaire de l’ABW qui avait sur son uniforme agrafé un insigne typique de l’extrême-droite polonaise. En un mot, je suis victime de la fascisation pro-américaine de la vie politique en Pologne.

Je suis soumis à une pression psychologique. On m’a refusé les contacts avec certaines personnes de ma famille la plus proche. On utilise contre moi d’autres méthodes visant à me casser physiquement, moralement et psychiquement.

La Pologne est un pays subissant une fascisation progressive. On peut constater cela très clairement aussi qu’elle est totalement soumise aux néoconservateurs des USA. Les néolibéraux protestent en apparence contre la fascisation, mais c’est eux-mêmes qui en sont la cause première. Il y a quelques années on aurait pu enquêter sur les politiciens du PiS (BD : parti actuellement au pouvoir), ne serait-ce que pour le cas de la mort d’Andrzej Lepper ou de Barbara Blida (deux politiciens polonais « suicidés »). Ils n’ont rien fait et l’hydre a donc pu renaître en Pologne. Comme vous le savez, il n’y a pas de gauche en Pologne depuis longtemps. L’Alliance de la gauche démocratique n’est qu’une social-démocratie rachitique, comme c’est aussi le cas du parti antirusse « Razem ». C’est pour cela que je peux dire que les répressions m’ont visé à la plus mauvaise étape de l’histoire de la Pologne actuelle. Ils me disent sans détour que leur objectif est que je sois sous arrestation illimitée. J’ajouterai personnellement à cela qu’ils veulent se débarrasser complètement de moi. Ce n’est pas si tragique pour moi mais surtout pour mes enfants à qui ils ont pris leur père. Je ne vais pas poursuivre en vous ennuyant avec mes plaintes. Je voulais seulement que vous sachiez que je suis enfermé en prison pour ce en quoi je crois, pour les idées que je voulais réaliser, au nom desquelles je me suis battu et il serait bon qu’en Allemagne personne n’ait la moindre illusion sur la situation qui règne de l’autre côté de l’Odra et de la Nysa.

Je suis intéressé à savoir quels sont les préparatifs faits par Die Linke pour les prochaines élections au Bundestag. Est-ce que Monika tu seras candidate cette fois ? Si c’est le cas, je fais le vœu que cela marche et qu’il y aura moins d’opportunistes au sein de la fraction et plus de représentants de la gauche de conviction. La situation en Allemagne est très importante pour le développement de la situation en Pologne. Le pire serait que Merkel conserve le pouvoir.

Ma prison n’est pas loin de l’aéroport de Varsovie ce qui me rappelle mon séjour chez vous où l’on entendait le bruit des avions atterrissant à Tegel. Je me rappelle nos longues discussions le soir et parfois la nuit, nos divergences qui étaient pour moi fascinantes. Vous aviez en fait souvent raison, et c’est moi qui me trompait. Tu avais, Monika, une bonne analyse des faits et une vision de ce qui allait arriver.

Je pense, en dépit des fautes et des défaites, qu’il serait bon de faire évoluer l’état d’esprit et de conscience politique en Pologne. Si vous pouvez m’envoyer des livres ou des publications intéressantes en allemand, je vous en serai très reconnaissant. Herzliche Grüsse !
Mateusz

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