lundi 24 juillet 2017

Si l’Iran gagne c’est que la Russie a bien joué



« …nous serions pour l'hypothèse selon laquelle l'ébouriffante aventure Arabie-Qatar et la rupture du “front” du Golfe sont plutôt la cause que la conséquence de l'évolution de la situation syrienne. Une fois de plus, si celle-ci (la situation syrienne) est conduite à terme, l’expert russe pourrait alors nous annoncer à nouveau « c’est l’Iran qui gagne au Proche-Orient » ; et avec un sourire de satisfaction puisque, si l’Iran gagne c’est que la Russie a bien joué et a conforté sa zone d’influence » écrit Philippe Grasset en conclusion d’un article du 24 juillet 2017 à lire ci-dessous. 

Bonne lecture

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Victoire de l’Iran dans la tragédie-bouffe saoudienne

Par Philippe Grasset, le 24 juillet 2017

http://www.dedefensa.org/article/victoire-de-liran-dans-la-tragedie-bouffe-saoudienne

L’étonnante crise entre, d’une part le Qatar, d'autre part l’Arabie et son prurit d’alliances  des mille-et-une-nuits (55 pays il y a un mois à Ryad, Qatar compris, puis un mois plus tard avec six pays directement engagés contre le Qatar), a tourné à la tragédie-bouffe non sans avoir fait sérieusement évoluer une situation politique d’où le Qatar sortirait vainqueur, principalement avec l’Iran qui était en réalité la cible visée par l’Arabie. Nous laisserons de côté les explications extraordinairement alambiquées des interconnexions et inter-rivalités des divers princes et familles de la région du Golfe (le Guardian en fait une tartine indigeste) pour nous arrêter à des sources qataries et russes relayées par les Russes (Sputnik.News), parce qu’elles nous semblent les plus logiques et les plus raisonnables après la déroute grossière de l’ultimatum ridicule lancé par l’Arabie au Qatar, et surtout avec le ralliement de forts soutiens au Qatar face à l’Arabie.

Il y a d’abord quelques déclarations rapides mais significatives de l’ambassadeur du Qatar à Moscou (le 23 juillet 2017), qui constate une complète désorganisation dans la coalition des six pays constituée contre le Qatar, assortie de 13 conditions à remplir sous forme d’ultimatum, et selon un contenu souvent assez ridicule par son ampleur considérable et son absence de mesure. (Notamment, rupture des relations diplomatiques avec l'Iran, fermeture de la base militaire turque située sur au Qatar, liquidation de la chaîne de télévision Al Jazeera.) L’ambassadeur Fahd Mohammed Al-Attiya a donc parlé de la désorganisation des coalisés, et précisé : « Il y a quelques jours, le représentant permanent de l'Arabie saoudite auprès de l'Onu a déclaré qu'ils voulaient que nous acceptions six de leurs principes […]. Nous pouvons constater une attitude [internationale] négative à l’égard des pays qui participent à ce blocus et veulent nous contraindre à sacrifier notre souveraineté. Et voilà qu'ils sont enfin devenus réalistes et qu'ils exigent maintenant que nous remplissions ces six principes. »

D’une façon générale, les Russes semblent partager cette analyse. Ils sont restés discrets durant la crise pour ne compromettre rien de leur diplomatie, ménageant leurs bonnes relations avec Ryad en s’abstenant de critiquer l’ultimatum qu’il jugeait secrètement absurde mais offrant ostensiblement leur aide humanitaire au Qatar et accompagnant avec intérêt la démarche de soutien de l’Iran au Qatar. C’est le politologue russe Vladimir Sajine qui répond aux questions de Sputnik.News ce 23 juillet 2017, et présente officieusement et en détails ce qui rapproche sans aucun doute de l’analyse du ministère russe des affaires étrangères.

« Lancée par quatre monarchies du Golfe, l'attaque éclair et tous azimuts contre le Qatar a échoué, a constaté Vladimir Sajine dans un entretien avec Sputnik. “Cet émirat petit, mais fier, a rejeté les 13 exigences humiliantes de ses adversaires, ce qui est d'ailleurs facile à comprendre. En 2015, le Fonds monétaire international (FMI) a estimé que le PIB du Qatar par tête d'habitant était le plus élevé au monde”, a expliqué l'interlocuteur de l'agence. Il ajoute que c’est fort de son assise financière que le Qatar avait pu dire “non”.

» “Il s'agit notamment de 26,6 tonnes d'or, de 40 milliards de dollars de réserves de change, d'un fonds d'investissements public de 300 milliards de dollars et d'un excédent budgétaire quasi permanent de 40 milliards de dollars”, a précisé l'expert, indiquant que toutes ces richesses n'étaient destinées qu'aux 280.000 sujets de l'émir sur l'ensemble de la population de 1.900.000 habitants, principalement émigrés.

» M. Sajine a indiqué que l'Iran et la Turquie avait brisé le blocus imposé au Qatar. “Qui plus est, le soutien à Doha, déclaré et tacite, des États-Unis, de la France, de l'Allemagne, de la Turquie, de la Russie et d'autres pays, y compris de l'Iran, a fait baisser le niveau de confrontation dans ce nouveau point chaud au Proche-Orient”, a-t-il relevé. Selon l'interlocuteur de Sputnik, bien que les relations entre l'Iran et le Qatar ne soient guère romantiques, mais plutôt pragmatiques, tout porte à croire que Téhéran a gagné cette bataille contre Riyad. “Dans sa confrontation politique et idéologique avec l'Arabie saoudite, l'Iran a incontestablement remporté la bataille du Qatar et pourra accentuer son influence politique et économique, tant dans l'émirat que sur l'ensemble du Golfe”, a-t-il estimé. »

Mr. Sajine a rappelé qu’en Irak, après l’effondrement du régime Hussein puis de la terrible guerre de guérilla et de terreur qui s’en était suivi au profit de la majorité chiite, les experts US avaient après tout et toutes réflexions faites fini par conclure lorsque les affrontements s’apaisèrent : « La guerre est terminée, l’Iran a gagné. » De même conclut-il, à propos de cette étrange crise entre les Saoud & Cie et le Qatar, et voulue par l’Arabie : « Cette fois encore, c’est l’Iran qui gagne au Proche-Orient. »

Bien entendu, c’est également notre perception, cette “victoire de l’Iran” par Qatar interposé ; cela facilité bien entendu par ce que nous nommons “tragédie-bouffe” ... L’extraordinaire maladresse, digne d’un conte-bouffe des mille-et-une-nuits, d’une Arabie pris dans l’enchevêtrement de ses milliers de princes, avec son absurde ultimatum enchaînant sur la grotesque coalition de 55 pays (dont le Qatar, du reste, et pourquoi pas) réunie sous l’égide de l’homme le plus sûr de l’Ouest, Donald Trump, The-Donald qui s’empressa dès l’ultimatum délivré à Doha de soutenir l’Arabie, puis le Qatar, puis l’Arabie, puis le Qatar et l’Arabie en même temps, etc. et jusqu’à ainsi de suite.

Mais nous serions conduits, nous, à considérer cette affaire d’un point de vue plus large. Cela se passe effectivement au moment où une dynamique spécifique est en marche en Syrie. L’on sait que certains pays comme la France changent leur fusil d’épaule concernant Assad, que les USA et la Russie signent des accords de cessez-le-feu, coopèrent en “dés-escalade” de la tension ; l’on sait encore que Trump décide la cessation des livraisons d’armes par la CIA à des groupes d’opposition dit-modérés sélectionnés pour leur inefficacité complète dans l’éventail chamarré que nous offre le terrorisme en Syrie, et faisant donc transiter l’armement reçu vers les plus radicaux...

 (Certains, plus habiles que d’autres, jugent cette dernière décision comme l’amorce par les USA d’une guerre totale des USA en Syrie mais contre l’Iran, avec risque de troisième Guerre mondiale. Il n’y a pas de raison de ne pas citer cette orientation-là de l’analyse, surtout lorsqu’elle vient de WSWS.org qui traque désespérément la mèche allumant la catastrophe nucléaire et croit l’avoir humée cette fois encore...)

Ce qui nous frappe particulièrement avec la tragédie-bouffe Arabie-Qatar qui tourne à la queue de poisson secouée d’une très sérieuse dislocation de facto du groupe des États du Golfe, c’est la rupture du “front” qui constituait le principal soutien et le moteur le plus efficace de la bataille conduite contre Assad de Syrie. Les pays de Golfe avaient constitué une alliance de facto qui montrait une certaine cohérence, et qui était soutenue et applaudie par les acteurs extérieurs plongés à la fois dans une politique de complet affectivisme et de corruption sans limite. C’était l’époque Clinton-Fabius, du temps où tout le monde dans le bloc-BAO reconnaissait une sorte de “puissance nouvelle”, dans le sens de la politique neocon/progressiste-sociétale poursuivie par cette digne coalition. (C ‘était le temps où le Qatar, – tiens, comme les choses changent, – était reconnu comme l’un des principaux artisans de la chute de Kadhafi et comme un acteur fondamental du “printemps arabe” à la sauce déconstruction-postmoderniste.) Assad et sa Syrie multiconfessionnelle dépassée devait être le plat de résistance qui fixerait cette “nouvelle donne”, où l’axe Arabie-Qatar dominerait la chose en attendant que tombe la pomme pourrie de l’Iran et de son sinistre complice, le Hezbollah, ami de toujours de Netanyahou. Le résultat, disons 5-6 ans plus tard, c’est le groupe du Golfe ainsi fracturé et, une fois de plus, comme dit Mr. Sajine, « c’est l’Iran qui gagne au Proche-Orient ».

Il y eut d’autres temps où les pays du Golfe étaient plus sages. Confits dans leurs $milliards et leur trouille tous-azimuts de quelque subversion que ce soit, conduits par des gérontocrates de la génération-Brejnev, ils ne faisaient pas grand’chose (sinon l’habituelle pluie généralisée de la corruption) et risquaient encore moins. Quelque part autour de 2011-2012, un virus les a piqués, dont on peut aisément imaginer qu’il avait au départ le visage diabolique de Prince Bandar : celui de figurer comme de véritables puissances, conquérantes et manipulatrices. Bandar, disparu depuis, était un lucifer de pacotille que le Diable a prestement renvoyé dans ses foyers pour maladresses impardonnables et l’on peut consulter Jacques Brel qui avait tout compris en dessinant leur destin d’une façon prémonitoire dans une de ses chansons : « Qu’aimerait bien avoir l’air/ Mais qu’a pas l’air du tout... »

Aujourd’hui, les pays du Golfe, avec l’Arabie en tête du cortège, forment une bouillie pour les chats à côté de laquelle la Turquie semble un asile de stabilité et à l’occasion de laquelle Assad pourrait bien enfin parvenir à rétablir sa situation. Nous ne savons qui a enclenché quoi, mais nous serions pour l'hypothèse selon laquelle l'ébouriffante aventure Arabie-Qatar et la rupture du “front” du Golfe sont plutôt la cause que la conséquence de l'évolution de la situation syrienne. Une fois de plus, si celle-ci (la situation syrienne) est conduite à terme, l’expert russe pourrait alors nous annoncer à nouveau « c’est l’Iran qui gagne au Proche-Orient » ; et avec un sourire de satisfaction puisque, si l’Iran gagne c’est que la Russie a bien joué et a conforté sa zone d’influence.

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