lundi 19 juin 2017

A LIRE : “Les Mandible, une famille, 2029-2047”



Je vous suggère la lecture de cet ouvrage présenté par Olivier Maulin sur valeursactuelles.com et qui illustre, à sa façon américaine, le thème d’€calypse. Bonne lecture.

Ouvrage. L’écrivain met en scène la chute de la maison USA dans une dystopie libertarienne menée de main de maître.

Il y a un type humain qui ne devrait pas se relever de la lecture du dernier roman de Lionel Shriver : les optimistes. Ceux qui continuent à louer les lendemains qui chantent ou à vanter une mondialisation que l’on a décrétée heureuse une fois pour toutes. Ceux qui ricanent ou haussent les épaules lorsqu’on leur parle des nuages qui s’amoncellent. Ceux enfin qui “savent” de toute éternité, vantant « l’incroyable plasticité du système » et estimant que « l’économie mondiale est plutôt bien gérée », ainsi que l’avait doctement expliqué Alain Minc en janvier 2008 dans l’émission qu’il animait alors sur Direct 8, quelques mois avant que la crise des subprimes n’emporte Lehman Brothers et avec elle cette économie mondiale “plutôt bien gérée”.

À travers quatre générations d’une famille américaine, les Mandible, Lionel Shriver met en effet en scène, dans un récit brillantissime, ni plus ni moins que l’effondrement des États-Unis et son retour à la barbarie. Un livre qui a fait grincer quelques dents outre-Atlantique tant ce petit bout de femme au prénom d’homme et au caractère bien trempé, qui affiche volontiers des opinions “républicaines” tendance libertariennes, y affirme son dégoût pour un pays où l’État tentaculaire a, selon elle, étouffé toute liberté et y revendique les valeurs ancestrales qui ont fondé l’Amérique : le goût de l’eff ort, le respect sacré de la propriété, la conception de l’État limité à son rôle de justicier et de protecteur des droits. N’ayant pas la langue dans sa poche, cette anticonformiste ose même s’amuser de l’élection de Trump qu’elle analyse comme un immense “f… you” adressé par le peuple à ses élites et à ses journaux bien-pensants dont le rôle est à présent, non plus d’informer, mais d’expliquer aux gens ce qu’il faut penser. Vivant une grande partie du temps en Grande-Bretagne, elle n’a pas non plus versé de larmes lors du Brexit…

Le roman commence en 2029. La situation n’est pas rose. Le pays sort d’une terrible crise que la vox populi a baptisée « Âge de pierre ». Le dollar n’arrête pas de dévisser. La classe moyenne est décimée malgré la reprise timide, contrainte d’économiser sur tout et notamment sur l’eau courante. Des rumeurs circulent. Les initiés conseillent à ceux qui en ont de sortir leurs investissements du pays séance tenante, de convertir leurs dollars en “bancors”, la nouvelle monnaie de réserve sino-russe. Face à cette situation anxiogène, les membres de la famille réagissent différemment. À 97 ans, le patriarche est à la tête d’une fortune gagnée dans l’édition. Son petit-fils Jarred a réussi à le convaincre de lui donner un acompte sur l’héritage pour acheter une ferme qu’il a baptisée “Citadelle”. Un truc de “survivaliste” qui n’a rien à voir avec l’état du monde mais qui révèle plutôt une projection de son propre sentiment de précarité, se moque sa soeur Avery, une psychologue mariée à Lowell, un économiste keynésien en vue, spécialiste de la politique monétaire et de la dette. Un magnifique personnage, ce Lowell ! Non content de se tromper sur tout, il demeurera optimiste jusque dans les ruines, persuadé que l’effondrement auquel il assiste n’est qu’une crise passagère. Il ne décolère pas contre les « prophètes de malheur » qui mettent en garde contre la non-viabilité de la dette, et estime que les banques centrales disposent d’outils efficients pour réguler l’économie avec précision.

La liberté américaine morte et enterrée

 

Seulement voilà : un soir à la télévision, le président Alvarado, le premier chef d’État né à l’étranger depuis que la Constitution a été révisée, annonce le défaut de paiement. C’est la faillite. Le contrôle des capitaux est institué, l’or des particuliers est réquisitionné, le racket se fait à grande échelle. Ne pouvant plus emprunter, le gouvernement fait tourner la planche à billets, créant des effets boules de neige en série. Les prix s’envolent, les salaires stagnent, l’argent fond, le long calvaire commence pour le peuple américain dépouillé de tout…

C’est cette dégringolade inouïe que raconte Lionel Shriver avec une extraordinaire minutie, avec une sorte de rage aussi. L’auteur n’hésite pas à s’attarder sur certaines conséquences triviales de ce collapse, comme la pénurie de papier toilette forçant des gens habitués au confort des sociétés occidentales à s’adapter à l’inconcevable. Elle a ce talent de faire croire à son lecteur que ses personnages ont atteint le fond, lorsque le sol se dérobe une nouvelle fois sous leurs pieds.

Le patriarche est ruiné, Avery et Lowell perdent leur emploi et leur maison. Tous se réfugient bientôt chez Florence, la soeur de Jarred et Avery, une “bobo” new-yorkaise au grand coeur, mariée à un latino par anticonformisme, qui travaille dans un centre pour SDF. Mais la lutte pour la survie, qui est désormais le lot quotidien des Américains, a fait sauter les digues morales et toutes les valeurs s’eff ondrent. Le jeune Willing, le fils de Florence âgé de 15 ans, un des seuls à avoir conscience que ce qu’ils vivent n’est pas une simple crise mais la fin d’un monde, en vient à braquer plus faible que lui pour éviter à sa famille de mourir de faim. L’État et la police n’existant plus, la communauté explose en individus prêts à tout pour survivre, y compris à s’emparer par la force de la maison de leurs voisins lorsque la leur a elle-même été saisie…

La seconde partie du roman se situe en 2047, une quinzaine d’années après l’effondrement. Les citoyens portent désormais une puce obligatoire dans la nuque comportant toutes leurs données sociales ; l’argent est dématérialisé, ce qui permet à l’État d’instituer des taux d’intérêt négatifs pour empêcher l’épargne et favoriser la croissance. La liberté américaine n’est plus qu’un vieux souvenir. C’est alors que Willing décide de gagner l’État du Nevada, qui a fait sécession. Et l’on comprend alors que, si Lionel Shriver a fait une croix sur les États-Unis actuels, gangrenés par l’économie- casino, la démesure et le racket étatique, elle n’en a pas pour autant renoncé à l’idéal des pères fondateurs, aux vertus du travail et de l’épargne qui les guidaient, à une économie saine reposant sur l’or, à la solidarité communautaire plutôt qu’à l’État providence. Un nouveau pays qui n’a rien d’une utopie car la vie y est dure et certains resteront sur le bord de la route. Mais un nouveau pays où les citoyens retrouveront un sens à leur existence sans se faire racketter. Le vieux rêve libertarien américain n’est pas mort…

“Les Mandible, une famille, 2029-2047”, de Lionel Shriver, Belfond, 528 pages, 22,50 €.

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